Chacun est dans son rôle, et c'est une bonne chose.

Que les associations de défense des animaux dénoncent les maltraitances dans les abattoirs est parfaitement légitime et une saine manifestation de la vie républicaine.

Mais l'indignation hypocrite et généralisée qui en résulte est malgré tout symptomatique.

Ou alors, effectivement, allons jusqu'au bout de ces idées : pour stopper les souffrances animales, cessons de consommer leur viande. Les dénonciateurs, eux, sont tout à fait cohérents. Quoique, les vegans qui dénient la violence du monde et de la nature ne se rendent même pas compte à quel point ils s'en éloignent.

La mise à mort est un acte violent. Il ne peut en être autrement, n'en déplaise aux partisants de l'euthanasie. Et, à partir du moment où le sujet est le vivant, il n' existe jamais de procédures standardisables absolues ; il y aura toujours des "loupés", des réactions inatendues, etc ... Alors _ est-il vraiment indispensable de le préciser ? _ bien évidemment, il faut dénoncer la maltraitance, il faut éviter les souffrances autant que possible. Mais est-il utile d'accabler les maillons d'une chaîne dont beaucoup plus sont responsables ?

La vrai violence, c'est celle de l'industrie, des cadences productivistes. Et la violence faite aux poulets qu'on ramasse, plume, égorge à la chaîne n'est pas si éloignée de celle que subissent les corps et les esprits de la main d'oeuvre bon marché des pays d'Asie (par exemple) soumise aux cadences infernales et continues de l'entreprise qui les exploite. N'oublions jamais cependant que c'est aussi grâce à l'industrialisation de l'élevage que, dans nos pays occidentaux riches, tout le monde peut manger de la viande, que la faim et les carences ont disparu.

Les vrais coupables, ce sont aussi ceux qui mangent de la viande, et/ou qui n'acceptent plus d'en payer le prix ... ou qui n'en n'ont pas les moyens ...

La civilisation nous impose la responsabilité de prendre conscience de la souffrance et de chercher à l'éviter. Mais ce qui m'insuporte, c'est bien cette façon péremptoire _ et inhumaine, puisque déniant l'imperfection des êtres que nous sommes pourtant tous _ de juger les autres. Je n'aime pas faire souffrir (qui ?). Mais je conçois que l'on tue pour se nourrir. Si on peut le faire mieux, faisons. Changeons, améliorons, éduquons. Mais montrer du doigt et lyncher, est-ce bien cela la civilisation ?

Au-delà du cas des animaux, j'entends que la souffrance est intolérable et injustifiable, et je souhaiterais aussi rectifier cette opinion. Si, la souffrance est justifiable : lorsqu'elle sert à préserver la vie. C'est même sa première fonction ! Elle n'existe pratiquemement que pour cela : c'est bien en évitant ce qui nous fait mal que l'on apprend à rester en vie (et elle reste un moyen efficace d'apprentissage). La souffrance est le complémentaire négatif indispensable au bien être, à la vie même, le yin sans lequel le yang n'existe pas. Il n'est pas de bonheur sans souffrance plus que de rire sans peine. Souffrir, c'est vivre. Bannir la souffrance, c'est aussi supprimer les naissances, alors ? Car si donner la vie est un acte douloureux _ même malgré les moyens médicaux _ naître l'est certainement aussi. Et le seul moment où l'on s'arrête définitivement de souffrir, c'est celui de notre mort. Non, en fait, certainement pas le moment même (qui a jamais pu décrir ce que l'on ressent ?), mais juste après.

Si les sentiments font notre Humanité, les sensations sont notre Animalité. Je ne souhaite renier ni l'une, ni l'autre.